Le pouvoir politique du multiculturalisme

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L’élection de Jagmeet Singh à la chefferie du Nouveau parti démocratique fédéral change complètement la donne  dans le paysage électoral canadien. L’avocat Singh, 38 ans, a les deux pieds solidement ancrés dans la communauté multiculturelle du Canada.

Il porte la barbe, le turban et le kirpan, il est Sikh et il parle couramment l’anglais, le français et le pendjabi.  Les Nouveaux démocrates ont eu le flair de bien jauger le sentiment canadien et de d’en conclure que la communauté multiculturelle du Canada a une puissance électorale à ne pas sous-estimer.

Le parcours de sollicitation de votes auprès de la communauté multiculturelle a été amorcé par Pierre Elliot Trudeau et le Parti libéral. En 1971, le papa de Justin se lève en Chambre pour annoncer la politique multiculturelle du Canada. C’est le signal qui convainc la communauté multiculturelle d’accorder ses votes au Parti libéral.

Par après, l’élection du Premier ministre conservateur Brian Mulroney et la présence de son épouse multiculturelle Mila ont fait dévier le vote multiculturel. La détermination de Mulroney à donner voix à la communauté multiculturelle au chapitre des politiques publiques se concrétise dans ses nominations au sein des agences, commissions et conseils du fédéral.

Mulroney réalise une percée exceptionnelle en élevant la politique multiculturelle canadienne d’un cran, avec le passage de la Loi sur le multiculturalisme canadien. Il s’agit d’un acte législatif parlementaire du plus haut niveau et constitue une première internationale.

Le message politique que Mulroney a réussi à transmettre c’est que le Canada était devenu un pays multiculturel dans les faits et dans la loi. On a vu que les actions de Mulroney lui ont permis de se hisser en popularité comme leader auprès de la communauté multiculturelle du Canada et de s’attirer le vote multiculturel.

Fredericton a une relation personnelle et familiale avec les Mulroney. Le parrain de Mila Mulroney, professeur de science politique à l’Université du Nouveau-Brunswick, y a longtemps vécu. Regretté Sava Bosnitch a été un leader communautaire et un défenseur passionné de la communauté multiculturelle et des droits de la personne dans cette communauté.

Plus récemment, reconnaissant le pouvoir politique de la communauté multiculturelle, Jason Kenney, ministre fédéral de l’Immigration du gouvernement conservateur de Steven Harper, a tâché d’attirer une plus grande proportion du vote multiculturel aux conservateurs.

Mais tout cela, c’est l’histoire. Aujourd’hui, le visage du Canada contemporain a changé considérablement. Les vagues d’immigration de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique du Sud ont intensifié la diversité démographique de la mosaïque canadienne. De plus l’arrivée récente de réfugiés du Moyen-Orient et de l’Asie a approfondi la diversité culturelle et religieuse de ce Canada où nous vivons.

Les Canadiens d’aujourd’hui n’ont pas des mêmes complexes que leurs parents en ce qui concerne la diversité. Ils ont grandi dans cette diversité à l’école, ont joué au hockey et au baseball avec des jeunes issus de la communauté multiculturelle, ont fréquenté ses garçons et ses filles.

L’élection de Singh comme nouveau chef des néodémocrates envoie un éloquent message d’inclusion à la communauté culturelle.  De fait, l’inclusion et la participation égale et entière de la communauté multiculturelle à l’édification d’un meilleur Canada comptent maintenant parmi les fondements axiomatiques de notre paysage politique.

Cet accomplissement des néodémocrates envoie lui-même un message aux autres partis politiques, un message simple : les platitudes et les promesses vides ne feront plus l’affaire dorénavant. À l’ère de la grande toile et de la connexion électronique, les actes sont plus éloquents que les mots.

Il me semble que la stratégie gagnante pour les partis politiques en prévision des prochaines élections fédérales en 2019 consiste à reconnaître l’importance politique de la communauté multiculturelle et par suite, à élaborer un plan de campagne visionnaire et stratégique. Les partis politiques doivent se ramasser et veiller à tisser des liens pertinents avec la communauté multiculturelle.

Cette conjoncture me rappelle la différence entre jouer au backgammon et jouer aux échecs. Au backgammon, on jette les dés et on se croise les doigts. Aux échecs on choisit de manière stratégique les pièces à déplacer pour gagner la partie.

Au final, nos partis politiques devraient adhérer au propos de Robert F. Kennedy : « Certains voient les choses comme elles sont et demandent : Pourquoi? Je rêve de choses jamais vues et je dis : Pourquoi pas? »

Constantine Passaris est professeur d’économie à l’Université du Nouveau-Brunswick et  chercheur national affilié au Prentice Institute for Global Population and Economy à l’Université de Lethbridge.