Changeons la Conversation sur l’immigration

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J’ai récemment partagé un repas avec des amis, lors d’un après-midi au parc Odell, à Fredericton. Il y avait des cordes à sauter et des assiettes en papier, des frisbees et des photographies, des bicyclettes et des bébés. J’ai passé une partie de l’après-midi à pousser des bébés sur des balançoires, sentant le soleil du printemps sur mon visage et optimiste quant à la façon dont ma ville est en train de changer.

Le repas au parc Odell était organisé par des nouveaux arrivants syriens de Fredericton en guise de remerciement pour le groupe First Fredericton Friends. Les Syriens ont apporté de délicieux plats maison, ont tout mis en place puis nettoyé une fois le rassemblement terminé.
Les courts discours de remerciement étaient gentils, mais nous avions déjà dépassé à ce stade-là ces formalités. Après un long hiver, nous étions heureux de nous retrouver dans ce parc, au printemps, pour passer du temps ensemble.

Le programme First Friends est remarquable par sa simplicité. Des habitants de Fredericton se sont en effet inscrits auprès de l’Association multiculturelle de Fredericton, puis leurs antécédents ont été vérifiés. Ces personnes ont alors pu se rendre à l’aéroport pour accueillir des familles syriennes. Les instructions se limitaient à faire ce que font en général les amis.

Je ne suis pas membre officiel du groupe First Friends, mais ma femme, oui. Celle-ci et une de ses amies au travail sont allées accueillir une famille à l’aéroport par une froide soirée de janvier.

Je suis depuis devenu un des amis d’une famille syrienne composée de sept personnes. Et j’ai maintenant pour amis les amis de cette famille; mon réseau est maintenant leur réseau. Nous faisons beaucoup de choses ensemble, par exemple passer un samedi après-midi au parc.

Grâce au programme First Friends, les 350 Syriens qui sont arrivés à Fredericton en plein hiver n’étaient pas seuls. Ils avaient en effet avec eux des amis pour les aider à s’installer, pour défendre leurs intérêts, leur offrir de l’aide et les accueillir dans leur maison. Pour les membres du groupe First Friends de Fredericton, se consacrer à autrui a été une bonne chose.

Pendant que nous étions au parc Odell, je me suis rendu compte une fois de plus à quel point il est urgent de changer le discours sur les habitants du Nouveau-Brunswick.

Nous savons tous que la population du Nouveau-Brunswick vieillit et qu’elle stagne ou diminue selon les années.

Cette situation a de réelles conséquences, comme la baisse du nombre de travailleurs, une économie languissante, et de plus en plus de personnes âgées ayant besoin de services de santé et sociaux de la part du gouvernement. Nous fermons de plus des écoles et construisons des foyers que nous ne pouvons pas nous permettre.

Ces problèmes démographiques empêchent de dormir les dirigeants politiques ainsi que les décideurs de la province, ou si ce n’est pas le cas, la situation actuelle devrait avoir sur eux cet effet.

La croissance démographique est l’enjeu politique le plus important du Nouveau-Brunswick, et ce, depuis longtemps.

Malheureusement, les dirigeants politiques et les médias répètent depuis des années un faux discours. (J’ai d’ailleurs entendu un animateur de radio, l’autre matin, répéter ce même discours, tel un automatisme.) Voici à peu près ce que ça donne : nous devons créer des emplois pour que les jeunes restent dans la province. (La dernière élection provinciale a essentiellement tourné autour de ce type de discours.) Trop de « nos jeunes » sont contraints de partir pour trouver du travail ailleurs.

Selon ce discours donc, nous arriverions à résoudre notre problème de population en trouvant une façon de garder les jeunes dans la province.

Cette façon de penser est cependant problématique, car elle ne correspond pas à la réalité des choses et nous empêche d’avancer. Elle nous détourne de ce que nous devons faire, qui est d’ouvrir nos portes au monde.

La raison pour laquelle notre population vieillit et diminue est la suivante : voilà des années que nous ne faisons pas assez d’enfants pour renouveler notre population; de plus, le nombre de nouveaux arrivants au cours des dernières années n’a pas été suffisant, et ce, pour diverses raisons.

Sans l’immigration, d’autres régions du Canada seraient exactement dans la même situation que le Nouveau-Brunswick.

C’est le gouvernement fédéral qui contrôle l’immigration. J’ai parlé au député de Fredericton, Matt DeCourcey, lorsque nous étions au parc Odell. Il a indiqué qu’Ottawa est en train de bouger sur le dossier de l’immigration. Le simple fait qu’il a pris le temps de venir au parc Odell montre qu’il comprend l’importance de cet enjeu.

M. DeCourcey m’a dit qu’il est fier de pouvoir aller à Ottawa pour dire que cet hiver le Nouveau-Brunswick a accueilli plus de nouveaux arrivants syriens par habitant que toute autre région du pays et que la province a fait un bon travail pour les accueillir.

Apparemment, nous savons accueillir les nouveaux arrivants. Qui l’eut cru!

Voilà donc une autre partie du discours qu’il faut cesser de répéter, c’est-à-dire que les nouveaux arrivants finissent par quitter la province et que le Nouveau-Brunswick ne convient pas aux nouveaux arrivants mais seulement à ce groupe mal défini de personnes que nous appelons Néo-Brunswickois, qui sont nées ici et qui ont le droit et la responsabilité de ne jamais quitter leur province.

J’ai moi-même immigré au Nouveau-Brunswick il y a plus de quarante ans. J’ai vécu ici et dans d’autres régions du Canada. Je vis maintenant à Fredericton parce que j’aime cette ville. Où est donc ma place dans ce discours qui parle de nous ainsi que des « autres »?
Voilà donc ce que nous pouvons tous faire, dès maintenant : nous pouvons cesser de parler de nous et des « autres », des Néo-Brunswickois et des nouveaux arrivants.

Nous avons besoin qu’Ottawa nous aide en matière d’immigration. J’ai bon espoir que le changement arrive (et nous sommes en plein milieu de ce changement) et que nous pourrons accueillir davantage de nouveaux arrivants à l’avenir.

J’ai vu brièvement à quoi va ressembler l’avenir du Nouveau-Brunswick pendant ce samedi après-midi au parc, et je peux vous dire que tout va bien se passer.

Philip Lee est professeur à l’Université St. Thomas, à Fredericton.