Notre province doit se doter de « pionniers » modernes

reeves op-ed

Comment arrêter le flot migratoire émanant de la côte Est, de la Saskatchewan et du Manitoba rural vers des lieux plus prospères?

Un nouveau projet pilote du gouvernement fédéral prévoit que des milliers de nouveaux immigrants arriveront au Canada atlantique. Le principal enjeu est, à juste titre, la rétention des immigrants, à savoir combien d’entre eux vont rester?

Ottawa n’a jamais réussi à résoudre le problème de l’exode chronique que nous éprouvons ici sur la côte Est; et nous ne l’avons toujours pas réglé chez nous. Malgré tout, nous tentons à la fois de régler le problème et de trouver le moyen de retenir les nouveaux immigrants qui arrivent ici. C’est là le défi de taille que nous pose Ottawa. Une entreprise totalement louable certes, mais qui constitue toujours un grand défi.

Quand nous discutons de la rétention des immigrants, nous devons nous assurer de ne pas comparer des pommes avec des oranges.

Plus des trois quarts des résidents nouvellement arrivés au Canada débarquent dans sept villes seulement : Toronto, Montréal, Vancouver, Calgary, Edmonton, Ottawa et Winnipeg. Toronto est l’une des plus grandes villes en Amérique du Nord. Il nous est impossible de suivre le modèle torontois ni d’atteindre le nombre d’immigrants qui sont demeurés à Toronto; on ne peut comparer les taux de rétention des petites municipalités à ceux des métropoles, car nous n’avons tout simplement pas le même attrait gravitationnel.

Selon Statistique Canada, 97,2 pour cent des immigrants résidaient en 2006 dans des centres urbains, comparativement à 77,5 pour cent de la population totale canadienne. La même année, seulement 2,8 pour cent des nouveaux immigrants vivaient dans des zones rurales, comparativement à 20 pour cent des Canadiens. (Selon Statistique Canada, les zones rurales sont des zones situées à l’extérieur des centres urbains dont la population compte au moins 10 000 habitants.)

Le Canada atlantique est l’une des régions qui comptent le plus de territoires ruraux des pays développés. Nous sommes des gens de milieu rural et exception faite d’Halifax (pop. 390 095), toutes nos municipalités de la côte Est sont constituées de petites villes et de petits villages. Il est également possible qu’elles puissent paraître encore plus petites aux yeux d’un immigrant qui arrive d’une métropole où vivent des millions d’habitants.

Étudions néanmoins les collectivités manufacturières de Winkler et de Morden au Manitoba : ces deux collectivités ont rajeuni leur main-d’œuvre et bonifié leur assiette fiscale. Les collectivités sont à dix minutes les unes des autres. Winkler est constituée de 15,9 % d’habitants nés à l’étranger et sa population était de 10 670 habitants en 2011, une hausse de 6 700 par rapport à 2001. Au cours des six dernières années, la région a connu une croissance dépassant les 3 000 personnes : 3 000 nouveaux immigrants.

Ce programme provincial du Manitoba prouve la valeur de « choisir manuellement » les membres possibles de la collectivité de nouveaux immigrants qui conviennent très bien, non seulement aux besoins de l’entreprise locale, mais surtout à la vie dans une petite ville.

Quatre-vingt-cinq pour cent des familles qui ont passé depuis 2013 par le programme sont demeurées à Morden. Winkler et Morden ne sont pas les seules; l’Île-du-Prince-Édouard en est un autre exemple.

L’Île-du-Prince-Édouard, tel le Manitoba, a une démarche unique.

Des études évaluent à 1 151 le nombre de principaux postulants au programme de catégorie des gens d’affaires qui ont élu domicile à l’Î.-P.-É. entre 2001 et 2010. Si on tient compte des proches, 3 662 nouveaux arrivants se seraient établis dans l’Île. Pendant ces neuf années, l’Î.-P.-É. a connu 106 millions d’investissements et une incidence du PIB équivalente à 60,4 millions de dollars. Plus récemment, entre 2011 et 2015, 1 583 postulants ont été désignés pour l’obtention du statut de résident permanent. Suite à la stratégie d’immigration de l’Î.-P.-É. ainsi qu’à la configuration et la gestion novatrices du programme, l’Île a facilement dépassé les autres provinces atlantiques quant à la croissance de la population et plus que largement triplé celle du Nouveau-Brunswick.

Les familles d’immigrants ont créé une nouvelle demande de services dans l’économie locale. Brown’s Volkswagen dans l’Î.-P.-É. en est un bon exemple. L’affinité des Chinois pour les Volkswagen de luxe a fait d’un concessionnaire local le meilleur vendeur au Canada pendant plusieurs années.

Selon David Campbell, l’économiste en chef du Nouveau-Brunswick, l’ajout ici de 1 000 familles d’immigrants qui possèdent un revenu familial moyen créerait plus de 65 millions de dollars en nouvelles dépenses familiales. Ces 1 000 familles d’immigrants dépenseraient 3,2 millions de dollars en loisirs et créeraient plus de 20 millions de dollars en services fiscaux locaux, provinciaux et fédéraux.

Traditionnellement, les sources habituelles d’immigrants (surtout l’Ouest et le Nord de l’Europe suivies des États-Unis) formaient la plus grande partie de la population des zones rurales canadiennes. Par ailleurs, dans le cas de ces régions, les immigrants sont originaires d’autres pays et d’autres continents. Ainsi, Winkler, Morden et l’Î.-P.-É. ne vont pas seulement à l’encontre de la tendance de 2,8 pour cent de nouveaux immigrants au Canada qui habitent dans des zones rurales, elles le font face à une population véritablement nouvelle pour les gens qui les accueillent.

Entre 2011 et 2014, la croissance de la population au Canada atlantique a été faible dans l’ensemble des provinces sauf à l’Î.-P.-É., la province la plus rurale des quatre. La réussite de l’Î.-P.-É. est largement attribuable à la forme du programme de catégorie des gens d’affaires, lequel lui permet de choisir avec le plus grand soin les nouveaux arrivants, qui non seulement témoignent des objectifs économiques de la province, mais abordent les postulants avec un certain intérêt pour la « rétention. » Et de voir qui parmi les postulants ont une mentalité de type « pionnier moderne. »

Le gouvernement fédéral exige un plus grand nombre de rétention d’effectifs et nous sommes bien d’accord! Peut-être donc qu’en guise d’appui pour les efforts de rétention serait-il pertinent de poser des questions aux éventuels nouveaux arrivants : sont-ils bien adaptés à la vie dans une petite municipalité? Sont-ils à l’aise avec des gens « qui sont tous dans leur entreprise »? (Vous savez que nous le sommes) Le Canada atlantique est-il exactement ce qu’ils cherchent?

La question gouvernementale devient alors la suivante : de quelle manière le gouvernement passera-t-il à un processus de sélection plus libéré des nouveaux immigrants qui ont une mentalité de type « pionnier moderne »? Nos voisins insulaires possèdent une stratégie d’immigration de laquelle nous pourrions tirer des bénéfices, comme le font Winkler et Morden.

Au-delà des politiques gouvernementales, nous devons alors nous poser la question suivante : chacun d’entre nous est-il disposé d’une manière ou d’une autre à assumer sa responsabilité de « société d’accueil des nouveaux arrivants »? L’absence de communautés ethniques solides signifie que les immigrants sont souvent incapables de se fier à ces liens. Les immigrants les moins actifs au sein de groupes et (ou) d’organismes structurés ont été les premiers à quitter la région atlantique. Ceux qui sont partis après deux ans ont participé à environ la moitié des nombreux types de groupes ou d’organismes (45 pour cent) par rapport à ceux qui sont restés (81 pour cent), selon Howard Ramos et Yoko Yoshida, auteurs de Why Do Recent Immigrants Leave Atlantic Canada? Les personnes qui se sentent isolées et qui n’ont pas le sens d’appartenance sont plus susceptibles de partir; chacun de nous a le pouvoir de lutter contre cette situation.

Ce qui ne signifie pas devenir amis. Nous sommes tous enclins à « céder à la gentillesse. » À quand remonte votre dernière invitation à souper d’un nouvel arrivant? En avez-vous même déjà invité un? La plupart des comités et des groupes communautaires peuvent organiser un autre souper. Trouvez des nouveaux arrivants et invitez-les. N’attendez pas qu’ils vous le demandent. C’est ce que nous pouvons faire alors que le gouvernement travaille à redresser le navire, à recruter et à retenir nos pionniers modernes.